Je m’appelle Bakary, et le monde m’a abandonné.
Avant de partir, mon cousin Issa m’a avoué qu’ils s’étaient tous fait tuer au village. Mais je n’aime pas cette version, alors lorsqu’on me demande, je réponds juste que mes parents m’ont abandonné, et ça me donne l’espoir qu’un jour je pourrai les retrouver.
En plus, ceux qui ont fait le coup sont des terroristes : des hommes méchants qui tuent, car ils sont tristes. Il y en a plein au Mali, et c’est pour ça qu’on s’est retrouvé à quarante dans un bateau étriqué, avec Issa et les autres habitants du village. Je lui ai demandé pourquoi les gens tristes s’acharnent autant à faire le mal ; il est resté silencieux et m’a montré la nageoire d’un dauphin qui flottait à la surface de l’eau verte.
À part discuter, il n’y avait pas grand-chose à faire sur le bateau. On pouvait à peine allonger les jambes, même lorsqu’elles étaient petites comme les miennes, alors ce n’était pas facile pour s’endormir. Certains pleuraient, mais je n’en avais pas la force, nous avions fait un long chemin avant de prendre la mer.
Un jour, alors que le soleil venait de surgir de l’horizon, ils ont jeté une vieille femme par-dessus bord. J’ignorais que le visage d’une femme noire pouvait à ce point devenir blanc de fatigue. Un monsieur large qui avait aidé les autres à la basculer dans l’eau a caressé mes cheveux et m’a dit qu’elle avait changé d’avis, qu’elle préférait rentrer à la maison. À la suite de quoi il a échangé un regard discret avec sa femme avant de lui murmurer dans l’oreille : « Il est jeune. »
J’ai six ans. Enfin, je crois. Je ne suis plus sûr de rien ces derniers jours. Juste après que mes parents m’ont abandonné, Issa est venu le soir même me déloger de la petite cachette des toilettes en toute hâte, le front luisant, les mains tremblantes, et m’a dit qu’on devait partir pour la France. Je lui ai demandé pourquoi et, après un étrange silence angoissé, il m’a répondu que la France était le plus beau pays au monde, qu’on serait plus heureux là-bas. Et la vie, sans bonheur, ça ne marche pas.
J’ai hésité un peu, mais il m’a dit que la France, c’était vraiment quelque chose d’incroyable, de grandiose, et de plein d’adjectifs qui donnent envie. Il a plissé le front pour mieux m’impressionner, mais les mots suffisaient.
De toute évidence, je n’avais pas vraiment le choix : les terroristes pouvaient revenir, car la tristesse met du temps à s’en aller. Mes parents n’ont pas été les seuls de ma famille à m’abandonner. Mes grands-parents, mes cinq frères et sœurs, et même tous mes cousins. Je me serais ennuyé, ici, tout seul, à la merci de la tristesse et de la solitude, deux choses qui ne font pas bon ménage.
Issa m’a parlé de la France comme s’il y avait vécu toute sa vie, ce qui est faux, car la distance, ça coûte cher, et il faut beaucoup d’argent pour vivre là-bas. Quand il m’en parlait, ses mains dessinaient de grands gestes et ses yeux brillaient comme les étoiles.
On croisait parfois d’énormes bateaux qui fumaient. Tout le monde gesticulait pour leur faire coucou. Je pense que c’était un jeu, car juste après, le bateau nous envoyait de grosses vagues qui nous faisaient tanguer et qui nous éclaboussaient la figure. C’était rigolo. Mais après ça, certains se rasseyaient et pleuraient, la tête entre les mains. Ils avaient dû perdre à ce jeu.
La nuit, des milliers d’étoiles brillaient comme des petites pièces d’argent et il était impossible de toutes les compter, car on s’endort avant même d’avoir terminé. Bientôt, les réserves de nourriture se sont épuisées, alors les gens se sont mis à pêcher.
Un jour, l’appareil d’Issa pour cuire le poisson était le seul à encore fonctionner, alors les gens sont devenus très agressifs avec lui. Énervé, il a fini par envoyer une gifle à un monsieur moche et très maigre qui parlait fort pour faire peur. Le lendemain, l’appareil d’Issa ne marchait plus à son tour, alors tout le monde s’est calmé.
Les gens parlaient de moins en moins, leurs visages se creusant de plus en plus. J’évitais même de croiser certains regards, car leurs visages ressemblaient à des squelettes que j’avais vus dans un dessin animé.
Dans un cauchemar, le bateau a chaviré, mais les dauphins souriants m’ont récupéré. Dommage, on ne les croisait plus depuis plusieurs jours.
Je commençais à en avoir sérieusement marre. Issa m’avait promis que le voyage ne serait pas trop long, mais selon lui, nous avions fait un détour pour profiter de la vue. Je pense qu’il mentait, mais je ne lui en voulais pas, car lorsqu’on ment à un enfant, c’est souvent pour son bien.
— On est plus très loin de la côte, Bakary.
Pourtant, Issa avait du mal à sourire en disant ça, et ses joues s’étaient creusées, elles aussi. Bientôt, ma tête tanguait comme le bateau, et des crampes d’estomac revenaient sans cesse perturber mon sommeil agité.
Ce soir-là, je n’ai jamais eu autant peur de toute ma vie. Les vagues ne voulaient pas se calmer, même après avoir fermé les yeux très fort. Le bateau bougeait tellement que tout le monde s’agrippait à ce qu’il pouvait tout en hurlant de gros mots pour se détendre. Les vagues nous étouffaient, nous enveloppaient littéralement, pour se refermer sur nous en claquant comme un coup de fouet humide. La pluie me giflait le visage par bourrasques incessantes. Tout le monde était trempé et la nuit plus noire que jamais.
Alors que la peur s’emparait maintenant du bateau tout entier, un homme s’est mis à hurler plus fort que les autres :
— Nous allons tous mourir !
Il avait l’air sincère. De gros orages lacéraient le ciel et les vagues devenaient de plus en plus imposantes. Une personne est passée par-dessus bord sans faire semblant, et Issa m’a dit de ne pas faire attention. Il me regardait en essayant de trouver quelque chose de rassurant à me dire — et ce n’était pas facile vu la situation —, lorsqu’un bruit sourd et déchiré a dominé le vacarme.
J’ai posé mon regard sur Issa dont les yeux restaient écarquillés comme ceux des poissons qu’on attrapait. Son visage luisant d’un mélange d’eau et de sueur brillait magistralement, comme un phare alimenté par la lumière de la lune. Une nouvelle fois, quelqu’un d’autre a crié, et il a dû le faire fort, car j’ai réussi à l’entendre malgré le raffut humide et les cris désespérés.
— La coque, elle est percée !
Progressivement, notre bateau s’enfonçait dans la mer glaciale. Muet comme une carpe, Issa paraissait toujours réfléchir sans trouver de solution à son problème.
Une femme pleurait de peur à côté de moi et je lui ai dit que les dauphins, s’ils étaient dans les parages, pouvaient nous sauver, mais ça n’a pas semblé la rassurer.
C’est alors qu’un bruit rauque et sourd a retenti d’on ne sait où, comme le klaxon d’un monstre marin, suivi par une lumière agressive qui nous a percé les yeux. Cette fois-ci, personne ne pouvait se lever pour jouer avec le bateau qui fonçait droit dans notre direction, c’était trop dangereux et personne n’avait la tête à ça.
Trop tard.
Un terrible choc nous a tous éjectés de l’embarcation comme de vulgaires moustiques. Un chaos bien plus rapide qu’un éclair.
Le silence humide… Des bras, la pluie à nouveau, le silence…
Des vêtements secs, des draps propres, de la place pour allonger les jambes. Un silence lourd, mes oreilles encore sifflantes. C’est tellement apaisant ici.
Je me suis réveillé dans un lit étroit, mais confortable. Une moustache grise qui lui remontait jusqu’aux narines, le monsieur au-dessus de ma tête était blanc.
— Tu as beaucoup de chance, petit.
J’ai pensé que c’était déplacé de sa part de me dire ça.
Après lui avoir demandé où étaient les autres, il m’a fait « non » de la tête en pinçant les lèvres.
— Le… La collision n’a pas laissé de chance aux autres : tu es le seul survivant.
J’ai quand même demandé où j’étais, pour être sûr qu’on ne s’était pas perdu en route.
— En France, petit. À Marseille.
Puis je me suis effondré en larmes : Issa n’allait jamais connaître la France.
Et moi j’étais là, j’avais réussi ; mais tout cela n’était que pure folie.